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Spot-moi si tu peux, les ados poètes

March 22, 2017

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Spot-moi si tu peux, les ados poètes

March 22, 2017

 

 

"Depuis 2013 on voit se multiplier sur Facebook les pages "spotted". Sorte de courrier du cœur pour ados, les lycéens y postent des poèmes anonymes et destinés à leur bien aimé(e) dans l'espoir d'être reconnu(e). Vers crus ou vers galants, déclaration d'amour orientaliste ou désirs saphiques... " voici mon dernier sujet en ligne pour Arte Radio. 

 

 

 

 

 

 

“Nooooooonn ! C’est pas vrai ?! Benjamin tu es spotted ! “ s’écrie une élève, téléphone à la main. C’était il y a un an. En tant que reporter, j’animais un atelier radio dans mon ancien lycée. « Spotted, qu’est-ce ce que c’est ? » S’en suit une discussion informelle où l’on tente d’éclairer ma lanterne sur ce cupidon des temps modernes. Spotted. Je croise quelqu’un qui me plaît, mais je ne connais pas son prénom et ma timidité me cloue sur place. Alors je poste un message suffisamment énigmatique à l’administrateur de la page Facebook spotted du lieu où je l’ai croisé, en espérant que l’élu se reconnaisse. Je l’ai “spotted” : repéré. Mon poème sera diffusé anonymement sur la page.

 

Apparu en France en 2013 dans les établissements scolaires et les lignes de transport, le phénomène spotted a surtout fait parler de lui en raison des dérapages qu’il a pu engendrer. Des moqueries, parfois des cas de harcèlements ayant entraîné la fermeture de quelques pages. Malgré tout, un petit lot de Spotted où sévissent les apprentis Cyranos résistent encore aujourd’hui : la Sorbonne, la Bibliothèque Sainte Geneviève, l’Université Lyon 3 …. et l’un des plus actifs : le lycée Racine où j’ai fait mes classes

 

 

SPOTTED 145

 

Au plus mignon des premières

Qui me met la tête à l’envers

Au petit métisse scientifique

Que je trouve si charismatique

Pour passer une soirée avec toi

J'embrasserais les deux plus gros boulets qui soient

Laisse-moi te toucher, t'approcher

J'éviterais de t'éclabousser.

 

Le rose qui empourpre me joues s’accompagne de cette sensation déconcertante d’avoir entrouvert la porte d’une chambre d’adolescent où trône un écriteau « interdit aux adultes, en tout temps ». Benjamin a 15 ans, des petites dreads et un regard encore crédule. A son âge je regardais Love actually en tailleur chez ma voisine Pauline et le verbe «éclabousser» faisait écho à un jeu d’enfants munis de bombes à eau.

Alors quoi, les adolescents d’aujourd’hui ont-ils oublié le romantisme ?

 

Tom m’affirme le contraire. Amoureux transi pendant ses années lycée, je le retrouve quelques mois plus tard chez lui dans un petit pavillon du côté de Caen. Il a 18 ans, une barbiche qui escarpe son visage de poupon et la peau claire, presque transparente, comme ses yeux.

 

« A Charlène, je dois avoir écrit une dizaine de poèmes, tous sur spotted » explique le jeune homme, la voix encore tremblante. La distance que permet le virtuel et le caractère anonyme des poèmes lui apportent la sécurité nécessaire pour oser se lancer. « J’avais 14 ans et j’étais très timide, je me sentais protégé par l’écran… ». Alors, il ouvre les vannes à cette profusion de sentiments car « être épris [lui] donnait la possibilité d’être poète, « j’avais plus d’inspiration pour écrire l’amour courtois en étant amoureux. Mais elle ne m’a jamais répondu ».

 

Pour sûr, catapulté au Moyen-âge, Tom aurait fait un parfait vassal, dévoué à sa dame suzeraine. Sauf que l’intermédiaire ne se serait pas appelé Facebook mais Troubadour.

 

« L’adolescence est le moment de l’apprentissage du langage amoureux », précise Estelle Doudet professeure de littérature française du Moyen Âge. « Dès l’âge de 15 ans, les jeunes gens s’emparent de cette forme d’expression poétique, quelque soit l’époque » : au Moyen Âge avec la poésie courtoise, au XVIe s avec la poésie baroque puis romantique au XIXes… et aujourd’hui Facebook. « Car oui, les nouvelles technologies offrent une marge d’inventivité qui sied bien à l’adolescence ».

Dévoiler en se voilant… voilà qui est louable. Encore faut-il que l’être aimé se reconnaisse et démasque son prétendant. Pour cela, les commentaires publiés sous les poèmes sont d’un précieux secours. C’est là que sont taguées les personnes supposées « repérées ».

 

 « Si tu es spottée, cela peut booster ta popularité au lycée » explique Sophie, qui a longtemps caressé l’espoir d’être l’heureuse destinataire d’un poème. « Je lisais les premier vers, ça collait avec moi. Puis le gars parlait d’une fille grande et blonde alors que je suis petite et brune…J’arrêtais de lire le spot parce j’étais dégoutée » précise-t-elle dans une moue grincheuse.  

Certaines lycéennes s’en font même un graal à atteindre avant la fac, comme Athéna qui se désole sur Twitter.

 

Jamais j'aurai de spotted cute avant de partir du lycée :///

 

Mais cet idéal romanesque n’est pas du goût de tout le monde. Elsa par exemple, grande jeune fille au teint pâle, se souvient qu’être spottée par une fille lui avait attiré une publicité dont elle se serait bien passée. « A l’époque, il y avait peu de poèmes lesbiens, tout le monde était donc curieux de découvrir qui étaient ces deux nanas ». Lorsqu’Elsa finit par recroiser la prétendante dans les couloirs, cette dernière détourne le regard. « Pour moi, quelqu’un qui écrit un message sur Spotted est lâche, cela ne m’intéresse pas de le rencontrer ». Le couperet tombe.

 

Spotted 97

A toi ma jolie nageuse de TES2

Toutes les nuits je rêvent de nous deux

Une jolie paire de seins qui me rend heureuse,

Tes snap et tes photos sur Instagram

Excitent mon clito qui te réclame

Toi la fille pour qui je ferai n'importe quoi, reconnais moi .

 

 « Les élèves se permettent ce genre de poème car personne, en dehors des lycéens, n’est au courant de l’existence de ces pages » m’explique Tom. Ni les professeurs, ni l’administration du lycée. Et sans cette censure que représente l’autorité, ils sont libres d’écrire avec autant d’impudeur que leur inspire leur flamme.

« Depuis 2006 et l’avènement de Youporn, la plupart de 12-18 ans sont biberonnés aux films X. Si bien que beaucoup d’ados confondent le sentiment amoureux, l’excitation et la pornographie », précise Laurence Corroy, spécialiste de jeunes et des médias. « Mais l’erreur est de penser qu’ils n’ont aucune gêne, car ces message traduisent en réalité une certaine angoisse ». D’où ce côté un peu provocateur pour paraître expérimenté. « Lorsqu’ un adolescent essaie de fumer une cigarette : il est d’abord maladroit, il en fait trop. Il s’approprie un code du monde adulte. C’est pareil avec le langage provoquant. » Il se fait mousser en faisant sous-entendre qu’il a une sexualité d’adulte.

 

Spotted 164 :

Ni huile ni mouchoir, ne m'émeuvent en toi

Ours hirsute poilu, tu me laisses sans voix

Entre tes jambes noires, un hélico tournoie

J'aimerais bien sentir, le fruit de l'écureuil

Ton gland qui sur ma peau, me caresse et me cueille

Entends ce cri d'amour, j'attends que tu me veuilles

 

 

« Certes les jeunes ont accès plus facilement à la pornographie mais leur langue n'en est pas nécessairement chamboulée. Il y a quelque chose de plus transhistorique dans cette poésie grivoise adolescente, que l’on retrouvait déjà au Moyen-Âge… », tempère Estelle Doudet.

Comme les deux faces nécessaires d'une même médaille, avec d'un côté l'idéal, chanté par les troubadours tel Tom notre amoureux transi ; et de l'autre l'obscène. La seule différence est peut-être que de nos jours, la pudeur s’est amoindrie : les adolescents osent publier tout haut ce qui se refilait sous le manteau.  « Petit à petit, ces deux aspects, courtois et grivois, vont se mélanger et le langage amoureux prendra ses nuances. » Mais pour l’instant, grâce à Spotted, explose une créativité brute qui enorgueillirait les professeurs de français.

Au-dessus de l’ordinateur de Tom trône un petit carnet désossé « c’est là où je notais mes poèmes avant de les faire publier ». L’écriture est serrée, l’encre noire a barbouillé les pages. « Je ne me relisais pas, j’éructais presque mes mots … Aujourd’hui je n’écris plus comme ça. Je réfléchis ».

« Quel dommage … » je ne peux m’empêcher de penser.

 

 

 

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